ON
N'OUBLIE PAS

La chronique d'Hector Plasma
On les a fusillés. Ils ont servi d’exemple. Eux qui voulaient que la boucherie s’arrête on les a fait assassiner par leurs compagnons d’infortune...
C’est
que, il fallait aller jusqu’au bout. On n’avait pas le droit. La guerre, c’est sérieux. C’est une affaire très grave. Ca transforme un pays. Ca construit
des carrières. Ca crée des opportunités. Ca défait des empires. Ca
se gagne ou ça se perd la guerre. Mais ça ne s’arrête pas comme ça. Ca tue des pauvres gens, des ouvriers, des
paysans. Mais jamais, non, jamais ça se combat. On ne remet pas en
question la guerre une fois qu’elle est en marche. Quand il faut aller
tuer donner la mort n’est plus un crime mais un devoir, la recevoir
une distinction. Alors… Eux, qui bien souvent n’avaient agi qu’après
avoir atteint le plus haut point de la souffrance, ont été condamnés.
Sur les lieux du désastre, pris au hasard, tirés au sort, fusillés
un matin, on les avait de plus privé de leur honneur. Leurs proches
n’avaient pas droit à leur mémoire. On les avait plongé au fond des
oubliettes. Depuis tellement d’années… Sacrifiés, on les avait laissés
ici. Alors, mieux vaut tard que jamais : on parle à présent, de les
réhabiliter. Presque un siècle plus tard. Grotesque ou courageux ?
Les deux. Grotesque puisqu’ il a fallu tout ce temps pour en parler. Et courageux parce qu’il fallait le faire. C’est dans l’ordre. Les états, les
empires, devant leurs crimes, prennent tout leur temps. Ils attendent.
Au cas ou on oublierait. Mais heureusement on n’oublie pas !
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David Albahari
MRAK - GINKGO éditeur - 165 pages - 17 €
La Yougoslavie meurt. L’histoire se met en branle. Les hommes cèdent à la haine. Et les témoins s’effraient. C’est le propos de ce livre, « Mrak », ténèbres en serbo-croate, écrit à la première personne du singulier sur le ton de la confidence. Une confidence terrible, sombre, où l’espoir n’a pas place...
Difficile
à saisir, ce livre, qui relate à sa manière les événements qui ont
abouti à l’éclatement de la Yougoslavie, est la confidence d’un homme
qui a priori n’était pas destiné à se mêler de politique. Traducteur à la vie paisible et bien réglée, le narrateur en effet semblait
comblé quand son pays peu à peu sombre dans la guerre civile. Eprouvant
de sentir que le pays qui est le sien, dans lequel on vit depuis toujours
meurt, en dressant peu à peu les uns contre les autres ceux qui jusqu’alors
en avait fait la force. Traumatisante, l’impuissance à laquelle on
est réduit face au déroulement inexorable des événements. Le narrateur,
qui ne dit pas son nom mais qu’on suppose être l’auteur, avait beau
avoir réussi jusque là à ne pas se compromettre, l’histoire le rattrape et il ne peut la fuir. « Ténèbres. » Ce titre convient bien au livre
tant au long de sa lecture on se demande si une seule fois on voit
une lumière. Et sombres, les personnages le sont aussi. Douteux. Mystérieux.
Impénétrables. L’incertitude, tout au long du récit règne, et ce n’est
qu’à la fin, au Canada, quand tout est bien fini, dans le froid, la
neige, que le lecteur retrouve un peu d’aplomb.
Le plus troublant dans ce livre par ailleurs bien écrit est que nul personnage
ne semble se montrer sous son vrai visage. Rien, non plus, ne paraît jamais
désigné clairement. « Pendant mes veilles, je croyais rêver ; pendant mes
rêves, je me voyais éveillé. » Cette phrase à elle seule donne une idée précise
de l’atmosphère trouble et incertaine qu’évoque la confidence de cet auteur
brillant qui visiblement a tenté ici de se délivrer du cauchemar qui l’a
amené à quitter pour toujours Belgrade. Un cauchemar dont manifestement il
sera à jamais habité, et dont il regrette et il culpabilise de ne pas avoir
su l’empêcher. Mrak en effet est l’histoire d’une mort et d’une résurrection.
Un pays meurt. Nul ne peut l’empêcher. Et tous ses habitants meurent avec
lui. Seuls ceux qui le fuiront et qui auront la force de tout recommencer
ailleurs s’en sortiront.
L’auteur l’écrit d’ailleurs lui-même, dans ce livre, dans cette histoire, il
n’était qu’ « un personnage qui a échappé à son créateur et l’a contraint
à écrire l’histoire comme ce dernier ne l’avait pas imaginée au départ. »
D’où le trouble, et le grand désarroi. Le narrateur de plus est écrivain.
Il se trouve par là même deux fois témoin. Témoin de la fin de son monde,
et, en tant qu’écrivain toujours en quête du sens de ses actes, de ses propres
réactions face à cette fin. Qui est qui, dans ce livre ? Où est la vérité
? Toutes ces questions, qui ont finalement amené David Albahari à fuir l’histoire
après s’y être trouvé mêlé malgré lui, restent, à la fin du livre, sans la
moindre réponse, ne levant en rien les ténèbres dans lesquels elles nous
ont plongés.
Stéphane Esserbé
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CHRONIQUES DES TEMPS HUMIDES par Bernado*
(textes et dessins)
"Le monde était heureux. La guerre et la misère inconnues. Les forces célestes,
trop longtemps oubliées s'en offusquèrent : l'homme devait suivre
son destin et s'en prendre plein la gueule. Alors il y eut la pluie.
Des années de pluie. Les eaux montèrent. Il n'y avait plus que l'eau.
Il parait que le ciel n'a pas toujours eu cette couleur. Ceux qui
restèrent au sommet des tours eurent raison : il ne reste plus que
nous : l'Arche. Je dois maintenant vous parler de Mavis Brünn. Il
était sans histoire. L'entretien des ponts et passerelles de l'Arche
occupait ses journées et sa vie. Il passait ses nuits en fumant à
regarder répéter les danseuses. Mais l'Arche a eu besoin de lui.
Lui seul pouvait réussir cette mission. Et lui seul était assez con
pour l'accepter. Ils sont venu le chercher." (a suivre...)
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* Bernardo est architecte, dessinateur et mime.
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La citation de la semaine
"La vie des grands est sans grandeur."
Francis Combes
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