Les chroniques de Stéphane Esserbé

Collectif
PEUR - Ginkgo - 235 pages - 17 €
La peur est le thème principal de ce recueil. Peur du passé ou de l’avenir. Peur d’avoir à payer ses crimes. Peurs mystiques et surnaturelles. Les auteurs de ce recueil sont russes, classiques ou contemporains. L’ensemble est de qualité inégal…
Alexandre
Pouchkine, Léon Tolstoï, Fiodor Sologoub, sont au menu de ce livre
qui mêle textes de qualité et de facture classiques et textes plus
difficiles. La peur, chacun l’a connue un jour, mais en Russie, dans
ce pays où il peut faire si froid, où la violence peut être si terrible
et les dictateurs si puissants, tout peut prendre un aspect encore
plus effrayant.
Avec « Le croque-mort », d’Alexandre Pouchkine, premier texte du recueil et incontestablement le meilleur, le ton est d’ailleurs donné : en Russie, nous sommes au pays de toutes les peurs. Ainsi, un soir d’ivresse, un croque-mort pas toujours très honnête peut-il éprouver la peur de voir arriver chez lui tous les hommes qu’il a enterrés. De même, un homme en apparence sain d’esprit et terrorisé par l’idée de la mort peut-il prendre conscience de sa folie au moment même où il cesse d’avoir peur (Journal d’un fou, de Léon Tolstoï). Enfin, une femme, à priori simple d’esprit, dans l’enfer Stalinien, peut-elle devenir un terrible instrument de terreur (Parania). On le voit, en Russie, quelle que soit l’époque, la peur est protéiforme. Elle peut être animale et trouver ses origines au plus profond des mystères de l’âme humaine, autant qu’elle peut-être consécutive des tortures que l’homme peut s’imposer à lui-même. Elle peut aussi faire rire, ou rendre fou. Elle n’est, en tout cas, jamais anodine et toujours révélatrice des maux dont souffre les hommes et les sociétés.
Dans ce recueil, elle est présente à chaque page, même si les textes présentés,
par la diversité de leur ton et leur format ont parfois du mal à constituer
un tout. Les bons textes ; « Le croque-mort », « Parania », souvent courts,
s’enchaînant souvent à d’autres moins bons et plus longs. L’ensemble au final
déçoit. Car ce recueil aurait gagné à être plus court. Malgré la thématique
et la nationalité commune de tous les auteurs, on n’y note aucun temps fort.
Et c’est dommage.
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Joris-Karl HUYSMANS
EN MENAGE - Sillage -
316 pages - 16,50 €
A la fin du XIXe siècle, deux amis, André et Cyprien, jeunes encore, artistes tous les deux, sont confrontés à la question du mariage et du concubinage. Le premier, André, écrivain sans succès, est marié mais prend son épouse en flagrant délit d’adultère. Le second, Cyprien, peintre qui n’a pas plus de réussite, célibataire résolu, n’a jamais envisagé de se mettre en ménage…
«
En ménage », livre atypique dans l’œuvre de Joris-Karl Huysmans, est une véritable étude sur le
mariage et ses enjeux à la fin du XIXe siècle.
André et Cyprien en effet, deux artistes qui n’acceptent pas l’ordre bourgeois,
se trouvent tous deux confrontés aux problèmes que pose le fait de se marier
ou non. L’intrigue se noue ainsi : André, rentrant chez lui prématurément après
une soirée passé avec Cyprien, surprend son épouse dans les bras d’un autre.
Il quitte son domicile et va se réfugier chez son ami avant de retrouver un
appartement et de se jurer, encouragé par Cyprien, qu’on ne l’y reprendrait
plus. Mais le temps passant, la vie de garçon le lasse, et « les crises juponnières
» éclatant, André éprouve à nouveau le besoin de se mettre « en ménage. » D’autant
qu’au final, son ami lui-même, Cyprien, irréductible célibataire, finit également
par céder et en arrive à se « coller .» Thème central du livre, la vie de couple
et tous ses affres sont ici passés au crible avec beaucoup de perspicacité,
d’ironie et d’humour.
Dans la belle langue de Huysmans : « Près des filets luisants des couverts et des lames claires des couteaux, les assiettes mettaient sur le blanc de craie de la nappe des ronds d’un blanc plus jaune que surmontait les gris diaphane des verres traversés par des coulées de jour qui descendaient du calice dans le pied où elles s’arrêtaient scintillant en un point vif », c’est malgré tout un livre au vitriol qui est ici proposé, tant l’ordre bourgeois et toute son hypocrisie y sont malmenés. Le mariage en effet, gage de bonnes moeurs de cet ordre triomphant de la fin du XIXè siècle, y est montré dans tous ces paradoxes et contradictions. Il n’a de réel sens que dans une société puritaine. Et met en relief le rôle et le caractère ambivalent des femmes dans l’ordre social. Deux modèles d’union sont proposés : le mariage petit bourgeois, qui n’est qu’un arrangement où les apparences doivent avant tout être sauvées, et le concubinage, qui peut à la rigueur, lorsqu’il est noué entre deux être qui décident de s’entre aider sans se soucier des convenances, peut constituer un modèle viable.
Très loin du convenable, Huysmans fait preuve dans ce livre d’une incroyable modernité, tout en restant, sur le plan du style, dans la dentelle et le raffiné. Peu tendre envers la gent féminine : « quand on est las des femmes et qu'on commence à crier de bonne foi qu'on les déteste, on peut graisser ses bottes et se faire donner le viatique. Le mariage et le concubinage sont là ; les désastres sont proches », il ne ménage pas non plus les hommes qui par faiblesse et lâcheté préfèrent le plus souvent aller à la facilité. Hommes et femmes renvoyés dos à dos dans ce qu’on appelle le couple et tout ce que ce dernier apporte dans la marche du monde, c’est l’ordre même de l’humanité qui est y raillé. Une lecture saine. Un roman tout à fait d’actualité.
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FP Meny*
CONQUETE DU DESASTRE - Sulliver -
158 pages - 15 €
Etre un écrivain vagabond ne doit pas forcément obliger à écrire comme un cochon. C’est, en premier lieu, ce qui vient à l’esprit du lecteur après avoir lu quelques lignes de « Conquête du désastre », livre difficilement classable mais qui n’est en fait que la longue diatribe d’un homme en marge de la société…
Un écrivain
vagabond pourtant (c’est apparemment l’auteur lui-même qui se qualifie comme tel), ne
doit pas se sentir obligé d’écrire sans chercher à donner de sens
à son travail. A fortiori s’il montre toutes les qualités requises
pour écrire. Un écrivain vagabond tout vagabond soit-il doit aussi
être un écrivain. Et, s’il a le désir d’écrire, aller jusqu’au bout de sa démarche. C’est, hélas,
ce que ne fait pas F.P. Meny dans son livre. Puisqu’à aucun moment
il ne s’exprime clairement, comme si, en tant que marginal, il s’interdisait
d’écrire de manière à être compris. Nul bien sûr ne pourra reprocher
à F.P. Meny d’être sans domicile fixe et de conter ses errances et
ses dégoûts. D’autant que l’on imagine qu’écrire dans la précarité
ne doit pas être chose facile. Pourtant cela n’excuse pas tout.
Il y a de bonnes pages dans
ce livre, surtout au milieu, ou la prose est moins décousue et où le lecteur s’y retrouve
un peu. Mais les bons mots et les diatribes ne suffisent pas. Hormis la prouesse de réussir à tenir 158
pages sans réelle trame, l’auteur ne convainc pas, non pas parce que cela ne
lui est pas possible, mais parce qu’il semble curieusement se l’interdire.
« Chacun d’entre vous doit apprendre la langue des masques s’il veut devenir
un homme. » Certes. Et chaque écrivain, avant d’écrire, doit apprendre à ôter
le sien. S’il veut enfin trouver sa place en ce bas monde, F.P. Meny devra
tôt ou tard ôter le sien. Pour mieux recommencer son livre. Peut-être…
* A l'heure où nous mettons en ligne, nous apprennons
le décès de FP Meny. Nous avons malgré tout décidé de publier cette
chronique.
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